Ce monde de folie est-il le vôtre ?
20 Avril 2013
Je vous fais partager ici mon texte "La Sphère" que j'ai écrit récemment. L'interprétation n'est pas figée, chacun pourra y voir ce qu'il y voudra.
Il était une fois un peuple qui vivait à l'intérieur d'un immense véhicule aux parois transparentes, aux roues larges et dont la forme dénuée de tout angle lui avait valu un nom sans équivoque : la Sphère.
Grâce à l'intelligence de ses passagers qu'on nommait les sphériens, la Sphère roulait chaque jour plus vite et gagnait en confort. Un système bien huilé garantissait le bon ordre et la prospérité de la vie à l'intérieur afin que rien ne puisse enrayer l'éternelle progression de la machine. Personne n'imaginait alors que quelque chose puisse troubler cette apparente quiétude. D'aucuns avaient bien parlé d'une vitesse limite à partir de laquelle la Sphère devrait ralentir mais ils n'étaient pas à prendre plus au sérieux que ceux qui se souciaient de la direction dans laquelle elle allait.
Mais un jour, les passagers de la Sphère virent se dessiner un mur sur l'horizon. Au début, ils furent bien peu à s'en inquiéter ; il était si loin qu'il paraissait minuscule. Cependant, les jours passèrent et l'horizon laissait peu à peu sa place à un gigantesque rempart. La panique ébranla leur monde : "C'est le Mur ! C'est le Mur !" s'exclamait-on comme si celui-ci revêtait fatalement l'habit de bourreau. Il est vrai qu'ils n'avaient jamais vu pareil obstacle. Les plus vieux d'entre eux avaient bien vécu le passage de quelques collines mais jamais la Sphère n'avait dû faire face à un mur. Il fallait agir.
A bord, il était d'usage de laisser prendre les décisions aux sphériens qui vivaient en haut car on disait qu'ils disposaient d'un bien meilleur point de vue. La Sphère étant immense et par souci de transparence, on avait aussi assigné à ceux du milieu de se faire les messagers du haut pour le bas. Et comme il était d'usage, les messagers rapportèrent que les sphériens d'en haut ne s'étaient point accordés. "La fin du Mur est à droite !" avaient clamé certains. "Non, elle est à gauche !" avaient répliqué d'autres. Les passagers d'en bas durent les départager et, bien que ce fut très serré, se prononcèrent majoritairement pour contourner le mur par la droite. Chacun œuvra donc pour virer de ce côté.
Le temps passa et la vue du Mur ne se dissipa point. Pire, la Sphère fonçait inexorablement dessus. Les passagers, mécontents, réclamèrent du changement. Cependant, il était impensable de vouloir quelconques privations ou encore un ralentissement de la Sphère. Bien avisés, ceux d'en haut qui avaient préconisé de tourner à gauche s'empressèrent d'expliquer que c'était donc eux qui avaient eu raison et qu'il fallait à présent les écouter. Ils en furent si convaincants que les messagers omirent même d'informer les sphériens d'en bas que d'autres argumentaient qu'essayer de contourner par la gauche serait aussi stérile que de contourner par la droite. Affublé d’œillères, on décida donc de virer à gauche.
Le temps passa et la vue du Mur ne se dissipa point. Pire, la Sphère fonçait inexorablement dessus. Cette fois-ci ce ne fut plus la colère mais la peur qui s'exprima lorsque les passagers d'en bas demandèrent à ceux d'en haut de nouvelles solutions. "Il faut continuer nos efforts sur la gauche, la fin du Mur approche de ce côté" s'exclamaient certains, ivres de vitesse. "C'était à droite qu'il fallait concentrer nos efforts" leurs répondaient les autres, avides de confort. Et cette fois ci, la majorité se prononça en faveur d'un contournement par la droite.
Le temps passa et la vue du Mur ne se dissipa point. Pire, la Sphère fonçait inexorablement dessus. A présent, l'immense muraille se dévoilait dans toute sa force. La nuit n'était plus distinguable du jour tant son ombre avait envahi les alentours. Et comme soudain illuminés par l'obscurité, les passagers d'en bas se révoltèrent contre ceux d'en haut qui n'avait jamais donné des solutions à la hauteur des espoirs qu'ils avaient suscités. Et pour la première fois, dans le vacarme de la révolte, on entendit distinctement les voix dissonantes qui, trop pleines de sagesse, n'avaient pas été portées assez haut quand il le fallait. Longer le Mur, ralentir, faire demi-tour, s'envoler. Tant d'idées, émergentes d'en haut ou d'en bas, avaient trop vite été marginalisées par la peur de l'inconnu et la résignation savamment cultivées par les esprits étriqués.
Maintenant il était trop tard. La Sphère fusait, inarrêtable ; le Mur approchait, inéluctable. La colère laissa vite place au désespoir et au chaos. L'ordre, le confort et la vitesse n'avait plus aucune espèce d'importance face au violent impact présagé. Et fatalement, malgré les derniers efforts du déni, la Sphère accomplit l'unique destin pour lequel ses passagers avaient œuvré en se fracassant contre les pierres froides et implacables du Mur.